Imprimer Marron : De la littérature de colportage à La Réunion ?

Les secrets merveilleux de la magie naturelle du petit Albert, daté de 1764.

C’est au cours d’une discussion sur les livres à La Réunion qu’une amie évoque ce livre magique. Elle me glisse en baissant la voix qu’il y a des livres dangereux que certaines personnes possèdent. Je lui demande de préciser et, toujours avec un ton de secret, elle me nomme le Petit Albert. Je m’étonne immédiatement car pour moi, ce sont des ouvrages associés à un folklore de la France rurale que je ne pensais pas trouver dans ce territoire si éloigné de l’hexagone. Cela mérite un petit topo sur ces livres à l’histoire si particulière.
Il est fort probable que vous ayez déjà entendu parler de ces livres auréolés de mystère. La première édition du Grand Albert date du XVème siècle (sous le titre Liber Secretorum Alberti Magni de virtutibus herbarum, lapidum et animalium quorumdam) et du XVIIème siècle pour le Petit Albert (sous le titre Les secrets merveilleux de la magie naturelle du petit Albert tirés de l’ouvrage latin intitulé Alberti Parvi Lucii Libellus de mirabilibus naturae arcanis… enrichi de figures mystérieuses, d’astrologie, physionomie…). Les textes sont attribués à Saint Albert le Grand (env. 1200-1280), un homme d’église et scientifique qui s’intéressa à l’alchimie. Il est certain que ces textes du Petit Albert sont postérieurs et ne peuvent pas être l’œuvre d’Albert le Grand (il y a trop d’incohérences historiques). Le contenu très hétérogène est sans doute le travail de plusieurs auteurs. Les changements observables selon les éditions corroborent cette hypothèse.
La littérature de colportage naît au début du XVIIème siècle. C’est une imprimerie de la ville de Troyes, celle des frères Oudot, qui a l’idée de réaliser des ouvrages de basse qualité et donc peu onéreux pour un public plus populaire. Ce sont des textes anciens qui sont choisis (par exemple : les romans de chevalerie, des légendes, des textes religieux ou d’astrologie…). La couleur du papier de mauvaise qualité utilisée pour la couverture a donné son nom à ce type de publication : la bibliothèque bleue qu’on appelle aussi la littérature de colportage. En effet, pour les vendre, les Oudot vont utiliser les colporteurs à la place du réseau classique du livre. La formule va être reprise par de nombreux imprimeurs qui y trouvent un succès facile.
Les colporteurs étaient des vendeurs ambulants qui circulaient de village en village pour écouler leurs marchandises. Ils portaient une caisse qui contenait des articles de mercerie, des estampes, des bibelots, des potions, des jouets… Cette profession a été plusieurs fois réglementée, car ces hommes errants inquiétaient les autorités. On craignait qu’ils ne diffusent des pamphlets qui incitent la population à la révolte. Pourtant, les colporteurs ont contribué à amener le livre partout, même dans les zones les plus rurales de France, y compris dans des foyers où personne ne savait lire. Des ouvrages expliquent quelle place a eu ces livres et quelles utilisations en étaient faites. C’est ce mode de diffusion, légale mais en marge, et surtout populaire, qui nous pousse à nous intéresser à ces ouvrages.
La bibliothèque bleue va exister jusqu’au XIXème siècle, c’est-à-dire pendant deux siècles avec un catalogue qui évolue peu. Les progrès de l’impression et le développement de la presse et du circuit du livre vont l’amener à disparaître au profit d’autres littératures populaires.
Le Petit et le Grand Albert sont souvent vendus avec un almanach. Ensemble, ils constituent l’un des plus gros succès de la bibliothèque bleue. À partir de 1850, les deux livres sont publiés ensemble.
Les deux Albert (mais surtout le petit) sont entourés de superstitions : ce sont des livres maudits, liés au diable, qu’il faut cacher. Au-delà du contenu des grimoires, c’est la possession même de ces ouvrages qui a un effet de fascination. L’Église a évidemment joué un rôle dans la diabolisation de ces publications. Cette aura mystique explique que même des personnes illettrées possédaient parfois l’un de ces ouvrages.
Mais que trouve-t-on dans le Petit et le Grand Albert ? Des recettes pour des remèdes, des produits pratiques pour la vie de tous les jours, des talismans… Les ingrédients exigés et les modalités de réalisation sont impossibles à mettre en œuvre. Ces grimoires font rêver, mais il est difficile de croire que des recettes ont été couramment exécutées.
La Réunion est un bon terrain pour les superstitions. On y aime les histoires surnaturelles comme celle de Sitarane le brigand qui, avec sa bande, faisait appel à la sorcellerie pour commettre ses méfaits au début du XXème siècle. Il y a aussi les peurs autour des pratiques religieuses malbars et malgaches : les cadavres d’animaux sacrifiés aux carrefours par exemple. Même le catholicisme se pare de superstition avec Saint Expédit qui s’occupe des demandes urgentes et pas toujours très… bienveillantes…
Légendes Créoles, recueil collectif de BD, parue chez Centre du Monde est une belle façon de découvrir ce folklore de l’île.
Quand est-ce que ce livre est arrivé à La Réunion ? Difficile à dire. Un des premiers habitants (arrivés au XVIIème siècle) a pu l’amener dans ses bagages. Mais il me paraît peu probable que la notoriété des Albert vienne de là. En effet, il faut plus qu’un exemplaire pour installer une telle réputation. C’est sans doute une édition commercialisée qui a fait la célébrité de ces grimoires. À la bibliothèque départementale, deux exemplaires existent. Aucun n’est imprimé sur l’île. L’un d’entre eux date de 1951 et l’autre de 1970. La vente par colportage a existé à La Réunion, mais je n’ai pas trouvé d’information sur les marchandises disponibles. Je pensais au début de mes recherches que l’arrivée sur l’île de ces livres était tardive : XXème siècle dans un circuit classique de librairie. Mais en lisant divers documents (notamment ceux qui parlent de faits divers sordides), on s’aperçoit que le Petit Albert est très ancré dans l’imaginaire de l’île. La légende urbaine d’un homme coq est un exemple intéressant : vers 1988, cet être inquiétant pourchassait les enfants. Certaines versions disent qu’il recherchait son Petit Albert volé par un petit garçon.
L’occurrence la plus datée est dans le Mémorial de l’île de La Réunion tome 5. Le texte cite une source de 1905 : Saint Ange, le sorcier qui protégeait le brigand Sitarane avait un Petit Albert pour lui conférer une “crédibilité professionnelle”. Il est effectivement certain que Saint Ange ne savait pas lire. La notoriété du grimoire devait déjà être installée pour que Saint Ange utilise ce livre ainsi. Il est donc certain que l’arrivée de l’ouvrage date du XIXème siècle au plus tard.
Dans la préface du Grand et le Petit Albert (éditions Pierre Belfond 1970), Bernard Husson évoque une diffusion de ces ouvrages dans l’océan Indien :  » Des articles du Times et du Daily Telegraph d’août 1884, suscités par une affaire criminelle dans l’île Maurice, avaient été l’occasion, pour la presse victorienne, de révéler la grande diffusion, dans cette ancienne colonie où notre langue est toujours parlée, du Petit Albert, gravement cité comme témoin de l’incroyable degré de superstition criminelle subsistant là-bas ! Ces journaux ignoraient peut-être l’existence de rééditions anglaises et allemandes, faites à Londres vers 1850, de ce même Petit Albert, et sans doute destinées à la clientèle des émigrants à destination de l’Amérique ».
Je m’étonne de voir que le Petit Albert est aussi connu sur l’île. Pourquoi ? Parce qu’avec les distances et le mode de distribution qu’on peut supposer différent, ce livre a eu un écho comparable à celui de l’hexagone. Impossible que le livre doive sa réputation à une mise en vitrine dans les librairies de l’île. L’Église a diabolisé ce livre à un point qui amène à se demander s’il y a réellement eu des gens pour l’acheter. Je vous rappelle que, selon la superstition, ouvrir le livre, voire le posséder, est déjà dangereux ! Je me fais peut-être une fausse image de la circulation des écrits populaires. Je pense quand même que ce n’est pas tant un livre, mais bel et bien une croyance qui a voyagé avec les passagers du bateau de la France hexagonale à l’île Bourbon.

En savoir plus

• Grand et le Petit Albert (éditions Pierre Belfond 1970), Bernard Husson.
• L’exposition virtuelle « La Bibliothèque bleue dans la cité » par la Médiathèque de Troyes campagne Métropole. https://www.bibliotheque-bleue-danslacite.fr/. Consulté le 19 novembre 2024.
• Légendes créoles : bandes dessinées fantastiques de l’océan Indien. Centre du monde éditions, 2013.
• Vaxelaire, Daniel. Le Mémorial de La Réunion tome 5, 1914-1939. Ed. Australe, 1978.