(illustration dans le PDF d’Imprimer Marron)
Dans le fonds des périodiques de la Bibliothèque Départementale de La Réunion, on trouve un étrange journal imprimé à la main (au miméographe ou à l’hectographie) : le Brûle-Gueule. Certes, la forme très rudimentaire interpelle, mais le contenu aussi : cela semble être le travail d’une seule personne (ou presque). Face à un tel objet, je suis tentée de faire des recherches pour en savoir plus et notamment comprendre ce qui a motivé la publication de ce journal.
Tous les numéros n’ont malheureusement pas été conservés et ceux dont on dispose ne sont pas toujours lisibles.
En dehors du texte même du journal, on a trois mentions qui vont servir à l’enquête : d’abord, l’imprimeur et le responsable de la publication sont la même personne. Ensuite, on remarque la date, tous les numéros conservés sont publiés en 1905. à cette époque, la doctrine socialiste commence à se diffuser dans la classe ouvrière par d’autres journaux (comme l’Humanité créé par Jean Jaurès en 1904). Le Brûle-Gueule affirme être du côté des ouvriers français (y compris ceux qui travaillent dans le domaine agricole) et donc en opposition aux administrateurs coloniaux.
Selon Prosper ève, un historien de l’île, Arthur Vassal ne s’intéresse qu’aux travailleurs venant de la métropole c’est donc une vision un peu réductrice de la classe ouvrière.
Difficile de trouver des informations sur cet homme. Sur Geneanet, je trouve un Arthur Vassal, né à Saint-Denis de La Réunion en 1863 qui en 1892, va être arrêté pour vagabondages à Gap. La description de l’homme nous apprend entre autres (je vous fais grâce de la description physique) qu’il est comptable, qu’il sait lire et écrire et qu’il est tatoué sur les avant-bras.
Je trouve sur le site Mémoire des hommes (site de l’armée qui recense les soldats morts au combat), un autre Arthur Vassal né dans le Var en 1893 et mort en Alsace en 1915. Fausse piste… D’autres homonymes traînent sur la toile. Je m’aide des dates et des indications géographiques pour les écarter.
J’ai besoin de sources plus efficaces qu’un moteur de recherche : je pars sur Gallica.
La Patrie créole du 23 octobre 1910, un dénommé Arthur Vassal est arrêté pour avoir brisé des vitres de l’hôtel de ville de Saint-Denis.
Le Peuple : organe quotidien de l’île de La Réunion du 7 janvier 1911 : “Ce filet écrit, nous apprenons que c’est le triste individu qui a brisé l’autre jour les belles vitres de l’hôtel de ville, Arthur Vassal, qui a fait le coup. Il est arrêté. Il dit qu’il voulait aller en prison… Qu’on l’y garde pour longtemps cette fois ! Nous parlions de détraqué : nous étions bien inspirés. C’est une sorte de consolation que d’apprendre que cet acte inqualifiable n’est pas imputable à un être sain ! »
Dans le Peuple du 10 janvier 1911 : « Aussitôt que la Municipalité de St-Denis fut mise au courant de l’acte de sabotage et de vandalisme commis par Arthur Vassal, elle procéda au nettoyage du buste du grand poète. Les tâches d’encre violette ont disparu. Mais notre cher Leconte de Lisle, dont le ciseau de l’artiste avait si bien rendu l’expression, reste défiguré, mutilé. L’auteur de cet ignoble attentat, a comparu hier devant le Tribunal de 1re Instance [sic]. Avec un cynisme sans pareil il s’est reconnu être l’auteur des faits qui lui étaient reprochés. Devant une telle insolence le Tribunal a condamné Vassal à deux ans de prison, à 500 francs d’amende et a fixé au maximum la durée de la contrainte par corps. »
Dans La Patrie créole du 11 janvier 1911, Arthur Vassal est arrêté pour “dégradation et souillure de monument public”. Un texte de réaction clarifie la chose dans l’édition du 9 janvier : “Certainement, je me suis indigné, comme tout le monde, du geste d’Arthur Vassal, à l’encontre de la statue de Leconte de Lisle. Le grand et puissant poète créole ne méritait pas vraiment cette profanation et cette souillure, encore moins la mutilation infligée à son monument. Et, sincèrement, je vous avoue que je ne trouve pas excusable du tout cette idée de barbouiller d’encre violette, le vaste front qui conçut d’héroïques poèmes et les yeux puissants qui sondeur l’Univers des Âmes et des Choses. Si cet acte avait été celui d’un dément, je m’en serai attristé… Il aurait alors pris place dans les faits quelconques de la vie courante sans conséquence et sans portée… Le geste de Vassal, au contraire, est un geste raisonné… Vassal n’est pas le fou qu’on croit… C’est un révolté conscient.”
La Patrie créole du 4 janvier 1915, avis de décès à ce nom. L’homme a 47 ans et est mort à l’hôpital.
Revenons au journal en lui-même : après une recherche, j’apprends que le terme “Brûle-Gueule” sert à désigner deux choses : soit une pipe, soit un alcool. Certains dessins du journal nous font pencher pour la première possibilité.
Le ton d’Arthur Vassal est piquant et aigri. On a l’impression qu’il cherche avant tout à régler ses comptes plutôt qu’à construire un vrai discours politique. Des insultes, des accusations de corruption, de vol… : Le Brûle-Gueule est loin de faire un travail d’enquête. Voici un échantillon :
n°4 du 26 octobre 1905 : “Nous avons sous les yeux une brochure s’extasiant sur le brillant avenir réservé à nos colonies (nouvelles principalement) et terminant par un éloge enthousiaste, gigantesque, adressé à la France, comme nation colonisatrice.
Il est permis d’envoyer des bourdes, mais aussi bâtardées que celle-là c’est un peu cru.”
n°8 du 12 novembre 1905 : “Maintenant qu’il est reconnu qu’il n’y aura pas assez de poudre insecticide dans les pharmacies de St Pierre pour décoller le postérieur du Maire de son siège municipal.
Puisque les douceurs de Capoue ont paralysé ses membres qu’ils sont ankilosés, que son cerveau obtus ne songe qu’à la recette qui le fascine que sa dignité ne se mesure qu’à l’étendue des sommes qui fuiront de ses doigts crochus en démissionnant et que le frisson de la honte ne peut faire rougir sa face pâle et blême qu’il s’attende à voir et entendre accompagnant tous les pas de son cadavre vivant : Démisson ! Démission !! Démission !!!”
n°14 du 28 novembre 1905 : “Il est lamentable de constater encore une fois que toutes nos colonies Françaises en général sont l’objet le plus pur du ridicule fontionnarisme gouvernemental. Les témoignages sont là présents vivants à la mémoire, à la honte de la France, à la honte d’une nation qui se dit civilisée, qui se prétend la plus éclairée du monde.”
Pour une parfaite compréhension, il faudrait de bonnes connaissances sur l’histoire de la ville de Saint-Pierre. Arthur Vassal revient sans arrêt sur la mauvaise gestion de la ville (notamment les routes et l’éclairage). Il accuse les politiciens d’être des “anarchistes”, ce qui a l’air de signifier pour lui “destructeurs”. Plusieurs articles évoquent la laïcité. Le style d’écriture ironique rend l’opinion d’Arthur Vassal confuse, il semble tout de même du côté des anticléricaux :
n°8 du 12 novembre 1905 : L’instruction laïque à St Pierre (suite)
Nous demandons que les pères et mères de famille soient renseignés sur les établissements auxquels ils confient leurs enfants et que l’on n’appelle pas laïque ce qui est congréganiste.
Monsieur le directeur de l’Instruction publique doit savoir mieux que tout le monde ce qui se passe dans les écoles dont il a la charge.
Donc s’il le sait qu’il sache aussi qu’il a des devoirs à remplir en faisant observer et exécuter les règlements que le pays lui a mis sous les yeux, que ces règlements, s’ils ont été faits et approuvés c’est pour qu’ils soient observés et non violés comme cela se passe si bien à Saint-Pierre.
Si Monsieur le Directeur de l’Instruction publique veut maintenant passer outre, nous connaissons quelqu’un, au-dessus de lui, qui se chargera de la rappeler à ses devoirs.
Nous savons d’autre part qu’un instituteur de notre ville a été frappé d’une suspension de trois mois mais on oublie de dire pourquoi. Nous, nous allons le dire !
Cet instituteur n’a pas voulu serrer la cuillère de son chef un jour d’inspection. Et pourquoi ?
Si Monsieur le directeur de l’enseignement fourrait un peu moins son nez dans la cuisine des autres il est probable que l’enseignement laïque ne pourrait qu’y gagner et… l’enseignement du [cœur ?] aussi – trêve d’explications.”
n°13 du 26 novembre 1905 : “Toujours l’école laïque des filles
C’est une école qui cherche la réclame. Elle se recommande surtout par la bonne éducation qu’elle donne à ses élèves. Si ce sont les maîtresses de cet établissement qui inculquent dans l’esprit de leurs pensionnaires le vagabondage et l’impolitesse dont elles font preuve. En fait d’école laïque on pourrait la surnommer école de mœurs légères sans choquer sa réputation. Que madame la Directrice en prenne note.”
La qualité de l’impression rend aussi la lecture difficile. Le Brûle-Gueule n’utilise pas de caractères d’imprimerie. L’écriture manuscrite est directement reproduite. La couleur change selon les numéros (noir ou violet), il est visiblement passé d’une impression en lithographie (encre noire) à une impression à partir d’un stencil (encore violette). Peut-être a-t-il utilisé une machine à alcool, de la pâte à copier ou un miméographe.
Certains numéros sont pratiquement effacés. Les dessins sont de plus en plus présents au fur et à mesure des numéros. Le trait manque d’assurance. J’ai l’impression qu’ils ont été copiés sur des dessins de presse de l’époque. En effet, à plusieurs reprises, Arthur Vassal évoque sa lecture de la presse. De plus, on retrouve des éléments identiques dans certains dessins. Par exemple, le chien qui lève la patte pour uriner est présent sur deux numéros.
Au-dessus du titre, on peut lire la mention manuscrite “Déposé au greffe ou tribunal de St Pierre le [date]” ou “Livré au parquet St Pierre [date]” La signature semble être celle d’Arthur Vassal. Cela explique qu’une publication aussi modeste (une feuille recto verso dupliquée sans imprimeur) ait été conservée. Il semble que l’auteur ait cherché à avoir une audience et une postérité.
La durée de vie de cette publication nous est inconnue : en effet, rien ne prouve que les archives de La Réunion aient possédé tous les numéros. Sont consultables aujourd’hui, dix-huit bulletins. Les deux premiers ne sont pas datés. Le rythme de parution est, en fonction des semaines, hebdomadaire ou bihebdomadaire. Les parutions sont principalement le dimanche et le jeudi.
Il y a de fortes chances que le Brûle-Gueule ait été éphémère : porté par un seul homme avec des conditions matérielles précaires. Cela reste un journal intéressant, car il exprime la voix singulière d’Arthur Vassal, un homme qui n’est pas dans les livres d’histoire. Pourtant, il semble qu’il avait envie que sa voix soit entendue.
