En feuilletant les guides touristiques de l’île, nous avons appris qu’un graveur du nom de Philippe Turpin avait son atelier à Cilaos. Cette information a retenu notre attention, mais noyée dans le flot, elle a fini dans les abysses de notre mémoire. Heureusement, lors de notre promenade dans ce cirque, nous avons croisé un panneau indiquant le chemin de ce lieu.
Ce jour-là, il faisait gris, les bibs nous surveillaient depuis leurs hautes toiles et l’atelier semblait désert. La curiosité a été plus forte que l’ambiance morose : nous avons passé le portail, puis la porte de Philippe Turpin. Une petite salle boisée s’est offerte à nous. Ses murs étaient ornés d’estampes. On remarque très vite le motif récurrent de l’arbre mêlé à des éléments oniriques. Cela nous interpelle et on commence à parler de ça lorsqu’on entend un bruit. Une porte s’ouvre : l’artiste est là et nous invite à entrer dans la deuxième salle. On quitte la partie exposition pour découvrir l’atelier. Notre regard est tout de suite attiré par une presse à épreuve. Une musique douce sort d’une vieille platine laser.
“Vous connaissez le principe de l’eau-forte ?” nous demande Philippe Turpin.
“- Oui, globalement” risque-t-on.
Premiers échanges pour jauger l’autre : que sait-il ? de quoi a-t-il envie ? Très vite, on prend conscience que notre hôte est généreux : il répond à toutes nos questions sur sa pratique et son parcours.
Philippe Turpin évoque sans complexe son attachement au cirque de Cilaos d’où sa famille est originaire. Son implantation là-bas ne semble pas pouvoir être remise en question pourtant ce n’est sûrement pas le meilleur endroit pour développer une carrière artistique. Ce n’est pas grave, car ce “graveur de nuit” a eu un autre métier : instituteur. “Ces deux activités ne m’ont pas empêché de m’occuper de mes enfants. Et pourtant, j’étais un père célibataire”. Cet exploit serait déjà remarquable avec n’importe quelle production artistique, mais là on parle de gravure sur métal. Philippe Turpin nous parle de précision, de bel œuvre, de burin et d’autres trésors de rigueurs. Il nous présente quelques-uns de ses petits formats. Nous sommes impressionnés, car on ne peut s’empêcher de comparer avec nos propres pratiques. Le graveur nous explique alors qu’il a été formé par un maître, Claude Groschêne. Cet artiste est venu sur l’île en 1978 pour animer un stage d’eau-forte au musée Léon Dierx. “Quotidiennement et durant toute la durée du stage, j’ai fait l’aller-retour de chez moi, à Cilaos, jusqu’à Saint-Denis. C’est vous dire si j’étais motivé !”.
Encouragé par son mentor, Philippe Turpin s’achète du matériel pour continuer à créer des images issues de son imagination sans limite. Ses proches s’étonnent de ses pratiques car il est un peu le seul artiste de sa famille. “Maintenant, j’ai une petite fille qui révèle aussi son don. Elle fait des dessins extraordinaires”.
Quand on demande à Philippe Turpin comment il diffuse son travail, il évoque surtout ses livres. En effet, la gravure semble avoir guidé l’artiste vers le milieu des bibliophiles. Il a édité plusieurs livres et certains ont même été imprimés en typographie par ses soins. Il rappelle à plusieurs reprises qu’il a eu la chance de faire tout cela à côté d’un autre métier et qu’il n’a jamais eu d’impératifs économiques dans sa pratique artistique.
Encore une fois, l’expression de son visage et le choix des mots qu’il emploie nous font comprendre la passion qu’il ressent pour son activité. Impossible de vous relater ici toutes les anecdotes qu’il a si généreusement partagées avec nous ce jour-là. Nous sommes certains qu’il vous fera un accueil tout aussi remarquable. Alors, lorsque vous passerez à Cilaos, n’hésitez pas à entrer dans l’atelier même si le lieu semble fermé.
