Le livre The Third eye, publié à Londres en 1956, par l’auteur Tuesday Lobsang Rampa connut un grand succès public. C’est un récit autobiographique d’un Tibétain né à Lhassa dans une famille de notables qui entre dans un monastère à 13 ans et donne le récit de sa formation et de son quotidien. Des critiques venant de spécialistes de la religion et de l’ethnographie du Tibet émirent bientôt des doutes sur la véracité du témoignage, ce qui s’avéra exact. Cela n’empêchera pas ce livre de se vendre et de marquer les esprits, contribuant notamment à faire connaître à un large public le Tibet ainsi que son histoire politique récente. L’ouvrage est considéré comme un jalon de la naissante culture New Age, nourri de savoirs comme de fantasmes liés entre autres aux philosophies et religions d’Asie.

Lors de ma première approche de ce livre, ne connaissant alors rien de l’auteur, un passage avait retenu mon attention du fait de la description d’une pratique populaire d’impression, et j’avais pensé relever cette description pour sa valeur de témoignage quant à la pratique populaire de la gravure sur bois dans la première moitié du XXe siècle. L’auteur enfant, issu d’un milieu relativement favorisé, est scolarisé dans la maison familiale, avec les soixante autres enfants de la maisonnée, de la famille et du personnel. Après avoir parlé des ardoises et des craies utilisées pour les exercices d’écriture, puis de ses difficultés pour l’arithmétique, l’auteur énonce : « J’étais plus à l’aise pendant les séances de gravure, une matière du programme que j’aimais et dans laquelle j’obtenais des résultats honorables. Toute l’imprimerie au Tibet se faisant à l’aide de plaques de bois gravé, la gravure étant considérée comme un art particulièrement utile. Les enfants ne pouvaient avoir du bois pour leurs exercices : ils l’auraient gâché et comme il devait être importé des Indes, il coûtait cher. Celui du Tibet était trop dur et son grain le rendait inutilisable. Nous nous servions donc d’une sorte de pierre de savon, qu’il était facile de découper avec un couteau bien aiguisé. Parfois nous utilisions de vieux fromages de yak ! » (p.21).
À propos de ce qu’il dit du bois, il écrit pareillement : « Le papier au Tibet, fait à la main, coûte cher, beaucoup trop cher pour être gâché par des enfants. Nous nous servons donc de grandes ardoises plates [… ]» (p.21). Il y a plusieurs autres passages où sont évoqués des sujets connexes. Lors d’une visite au site du Potala, une foule nombreuse est venue tenter d’observer le dalaï-lama, et des colporteurs proposent du thé au beurre, des victuailles, des amulettes ainsi que des « horoscopes imprimés » (p.115).
Un autre passage concerne l’imprimerie : « Certaines lamaseries imprimaient elles-mêmes leurs livres sur leurs propres presses », puis suit, sur une page, la description de la chaîne de fabrication des livres imprimés (p.138).
Le sujet des documents imprimés, manuscrits, ainsi que le papier, est abordé plusieurs fois au cours de l’ouvrage. Il est intéressant de remarquer la chose en soi : l’auteur sélectionne une pratique qui est d’ordre matériel, et se rapportant à des documents, objet au statut particulier dans les sociétés. L’ajoute-t-il simplement pour renforcer l’impression de véracité de son témoignage ? Sachant que là, nous ne considérons pas l’œuvre telle que l’auteur l’a présentée avec ses croyances. Pourquoi retient-il que la production d’images imprimées est un caractère authentique de la vie tibétaine ? On peut s’interroger, se rappelant qu’il peut y avoir des raisons conscientes et d’autres inconscientes, au-delà même de la bonne foi concédée ou non à l’auteur. Est-ce parce que, dans la pensée occidentale, les pays orientaux, comme la Chine et le Japon, sont réputés pour leurs imprimés et estampes que l’auteur décide d’insister sur cette pratique, afin que le lecteur y voie vérifier ses préjugés, et donc y accorde plus de crédibilité ? Ou parce qu’un ou une véritable voyageur, voyageuse ou ethnographe aura décrit cela dans un texte publié et que l’auteur aurait lu ? Quoi qu’il en soit, il se réapproprie une information. Mais le point intéressant, qui pourrait nous interroger nous-mêmes, amis de l’imprimé populaire, en retour, est le rapport à l’authenticité. Quelle authenticité cherchons-nous, nous-mêmes, dans nos pratiques d’imprimerie manuelles ? Une expérience, accomplir certains gestes, manipuler des matériaux, mobiliser son imagination et ses capacités d’analyse autour de certains outils. Ou simplement tirer à plusieurs exemplaires une carte ou un livret qu’on distribue autour de nous : créer une relation avec la société actuelle dont nous faisons partie, ainsi qu’avec celles qui nous précèdent, secondairement. Nous autres Amis de l’Imprimé Populaire nous questionnons sur la technique, mais aussi sur la métaphysique de l’imprimerie populaire.
L’ouvrage est traduit en français en 1957 aux Éditions Albin Michel, puis réédité en 1970 dans une collection consacrée à « l’histoire invisible » avec des titres qui « ouvrent des portes jusqu’alors interdites ». J’avais lu un bon tiers de l’ouvrage quand j’appris l’histoire éditoriale, et cela changea subitement tout l’intérêt que je portais au livre. En le commençant, je cherchais à me documenter sur la vie quotidienne et la pensée monastiques au Tibet. Au bout de quelques pages, je dois avouer que le ton du récit ne m’accrochait pas fort. Il se raconte plus lui-même que l’organisation ou la pensée de la société dont il fait partie, ses opinions occupent la majeure partie du texte qui est seulement ponctuellement descriptif. Mais bon, cela ne suffirait pas à le rejeter en bloc : être un bon observateur, voir analyste d’une société est une compétence assez spécifique. L’égocentrisme (franchement misogyne) du narrateur et sa manière de se raconter avaient commencé à me lasser, et, en apprenant l’origine du texte, j’eux l’impression d’avoir été berné (ou de m’être berné moi-même quelque part..). À noter que la préface de l’éditeur dans l’édition française de 1970 semble entretenir le faux-semblant.
Toutefois, il faut tout de même tenir compte du fait que l’auteur ne s’est jamais considéré que comme un imposteur. Cyril H. Hoskin (1910-1981) change légalement de nom pour Tuesday Lobsang Rampa en 1948, et c’est ainsi qu’il se présenta à ses éditeurs. Ce Britannique n’ayant jamais voyagé hors d’Europe se considérait comme la réincarnation d’un lama tibétain et, à ses yeux, ses livres étaient issus directement des expériences de celui-ci. Il mentionne les actions télépathiques, une rencontre avec des yétis, apprend la médecine traditionnelle, etc., et il a toute sa vie tenu son livre Le Troisième Œil comme une histoire vraie.
Avant les années 1960 et 1970 et l’émergence du « rite initiatique » du voyage en Inde au sein des cultures beatniks et hippies, ainsi que la popularisation de pratiques telles que le yoga et la méditation, d’autres ouvrages témoignent de l’intérêt multiforme de certains courants de la culture occidentale pour les cultures asiatiques, et notamment pour le bouddhisme. Anagorika Govinda, né Ernst L. Hoffman (1898-1985) d’origine allemande, élevé en Amérique du Sud et ayant fait plusieurs longs séjours au Tibet à partir des années 1930, s’était converti et avait prononcé les vœux de moine. Il publia à partir de 1958 des ouvrages autobiographiques comme « Le chemin des nuages blancs », qui connurent un grand succès mondial.
Que la source soit le témoignage du moine réincarné dans l’auteur, ou le produit de l’érudition et de l’imagination est primordial par rapport au projet historiographique des Amis de l’Imprimé Populaire, car, d’un point de vue rationnel, on ne peut pas le considérer comme véridique. Mais le fait que les pratiques d’impression populaire soient évoquées est intéressant à considérer.
Quelle importance l’auteur accorde-t-il à cette mention par rapport à son projet narratif ? Quelles pourraient être les motivations pensées ou impensées qui amènent l’auteur à insérer ces passages ? À ses yeux, il parlait de la réalité, n’allons pas trop péremptoirement le considérer comme un halluciné ou un mythomane.
Le passage qui nous a intéressés traite justement d’une production d’images, de la production d’une représentation. Ce qui me semble fertile à considérer dans tout ça, est que la production de représentations est collective, se fait collectivement, n’a de sens que collectivement, naît de par une certaine vibration dans le rapport de l’individu au collectif. Et que cela produit des effets dans la réalité, chez d’autres personnes. L’expérience authentique que nous faisons est celle du présent, et n’oublions pas que c’est indéniablement le fait de la partager avec d’autres qui l’entendent et la reconnaissent, qui la rend authentique en général…

